Article de Sandrine Bonose

Sabrina Bonose
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Je me retrouvai donc à la projection de Sangre de mi sangre, film de Jérémie Reichenbach, en compétition dans la sélection française. Le pitch semblait intéressant mais il y avait quelque chose qui me posait un gros problème... Voyez plutôt : « En Argentine, le quotidien de familles Mapuche dont les hommes travaillent dans un abattoir autogéré ». Devinez ce qui me rebutait... « Argentine » ? « Mapuche » ? Les hommes au travail ? Bien sûr que non ! C'était « abattoir » évidemment ! Moi qui n'ai jamais pu regarder Le sang des bêtes de Franju ou passer devant une boucherie sans des hauts le cœur. Moi qui détourne le regard dès que je vois un reportage avec des animaux dépouillés et éviscérés, j'allais voir 77 minutes de chair sanglante et de bovins hurlant à la mort... Pourtant, je voulais tout de même voir le film à cause des Mapuche et voir comment fonctionnait leur système de coopérative. Il était donc temps de surmonter ma peur des images, la dépasser pour pouvoir ensuite regarder des films que je m'interdisais bêtement. J'avoue que Sangre de mi sangre a été une bonne surprise. Dans sa manière de filmer le quotidien et l'intimité de ces familles Mapuche, Jérémie Reichenbach fait preuve d'une certaine tendresse, créant une vraie proximité avec le spectateur. Entre conversations drôles et engueulades, parades amoureuses et solides liens générationnels, il nous donne presque l'impression de vivre aux côtés de ces personnages grâce à une caméra qui fond doucement dans le décor. Eux-mêmes semblent oublier la présence du réalisateur quand ils se livrent à cœur ouvert les uns aux autres ou quand les amis de la coopérative médisent sur ceux qui se sont moins investis que les autres. Les dialogues sont souvent drôles et les répliques sont bien senties... Mais attendez ! Sommes-nous toujours dans le documentaire ? Une phrase à la fin du film, dans l'intimité d'une chambre à coucher, laisse entendre que les amoureux qui batifolent à l'écran n'ont jamais vraiment oublié la caméra. D'ailleurs, ils savent où est la limite de ce qu'ils donnent au spectateur. Un peu de leurs rêves mais aussi beaucoup de mystère. Les scènes d'abattoir assez rudes viennent ici rappeler la dureté du quotidien dans un mouvement mécanique qui révèle un profond détachement. C'est aussi un lieu de passerelle où les générations les unes après les autres se transmettent une culture du travail solidaire et de l'autogestion. 

 

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